15 avril 2020
Laura Chatel

Le lobby du plastique profite de l’épidémie pour chercher un nouvel élan

Samedi 12 avril, le journal Le Monde publiait une enquête explicitant les stratégies du lobby du plastique pour tenter un retour en force à la faveur de la crise sanitaire. Il est vrai que ces dernières semaines, ce secteur a été particulièrement “bavard”, multipliant les communiqués, tweets et courriers officiels.

John Cameron - Unsplash
Newsletter
Partager
Bluesky

Dans la plupart de ces communications, les arguments classiques de l’industrie du plastique, devenus en partie inaudibles à mesure que l’ampleur de la pollution causée par ce matériau était connue, sont de nouveau mis en avant. Plus inquiétant dans l’immédiat : l’industrie cherche à obtenir des reports ou réduire l’ambition des réglementations environnementales adoptées ou à venir.

“Hygiénique” et “indispensable” : les éléments de langages les plus éprouvés sont de retour sur le devant de la scène médiatique

Le courrier de l’EUPC (représentant des transformateurs de plastique européen) adressé à la Commission européenne le 8 avril est on ne peut plus clair. Il indique en introduction avoir pour objectif “d’attirer l’attention de la Commission sur les bénéfices des produits en plastique, en particulier ceux à usage unique durant ces temps difficiles”. S’en suit une attaque en règle de la Directive plastique à usage unique, adoptée l’année dernière, accusée d’être un texte “politique” qui n’aurait pas pris en compte la problématique de l’hygiène. Les auteurs du courrier demandent son report d’un an et l’annulation des interdictions de produits plastiques prévues (soit les couverts, assiettes ou encore pailles en plastique jetables : des objets dont on a du mal à comprendre en quoi ils seraient indispensables à la lutte contre le virus…).

Le même jour, Elipso (représentant les entreprises des emballages en plastique souple en France) publiait également un communiqué, vantant “les qualités même de l’emballage, qui en font un partenaire essentiel dans la lutte contre le virus” et expliquant que celui-ci “garantit un effet barrière”. 

“Effet barrière”, “essentiel”, “indispensable”, “protecteur”… Une terminologie bien choisie qui revient régulièrement ces dernières semaines dans les communications des représentants d’intérêt du secteur du plastique. 

De l’autre côté de l’Atlantique, une partie de l’industrie du plastique américaine ne s’embarasse pas de tant de subtilité. Elle va jusqu’à déclarer que “le sac en plastique jetable sauve des vies”, puisque son alternative réutilisable comporterait des bactéries si il n’est pas régulièrement lavé (mélangeant aisément des données d’études anciennes concernant des bactéries avec une pandémie causée par un virus). Une affirmation indécente quand on la met en miroir avec le rapport de l’ONG CIEL publié en 2019 et qui dénombrait les impacts sanitaires, y compris mortels, de l’industrie du plastique, notamment dans les phases d’extraction et de production du matériau dans les pays du sud.  

Des tentatives pour revenir sur les avancées réglementaires des dernières années

Ainsi, à la faveur de la crise sanitaire, ces argumentaires, qui n’ont rien de nouveau, trouvent un nouvel élan : le plastique à usage unique serait “hygiènique” et donc “indispensable” à nos sociétés. Partant de ce constat, on a vite fait d’expliquer, comme le fait l’EUPC dans son courrier à la Commission européenne, que les réglementations adoptées ces dernières années visant à limiter les produits jetables seraient une réponse “politique”, sous-entendu dictées par l’émotion populaire et non la rationalité face à une crise environnementale qui ne cesse pourtant de s’amplifier.

C’est là sans doute un des objectifs à court terme de ces communications : obtenir des reports ou des diminutions dans l’ambition des réglementations environnementales adoptées ou en cours d’adoption.

Ainsi, le débat sur la contribution des sacs en plastique jetables à la lutte contre les bactéries aux Etats-Unis intervient alors que plusieurs Etats américains avaient ou envisageaient d’interdire ces sacs, suivant en cela la voie tracée par de nombreux Etats européens et africains. Le courrier adressé à la commission européenne demandant un report de l’application de la Directive arrive quant à lui alors que les “implementing acts”- ces textes qui visent à préciser les définitions et le périmètre exacte des interdictions à venir en 2021- ne sont pas encore finalisés et revêtent de nombreux enjeux pour les industriels du secteur. En France, on peut également craindre que l’épidémie finisse par menacer l’ambition des décrets d’application de la loi anti-gaspillage adoptée en février, qui doivent notamment fixer des objectifs quinquennaux de réduction du plastique à usage unique. 

Si la stratégie des industriels aux Etats-Unis commence à payer, plusieurs états américains ayant reporté ou annulé leur décision d’interdiction des sacs plastiques jetables, l’Europe tient bon. La Commission a opposé au courrier de l’EUPC une fin de non recevoir, réaffirmant que les dates d’application des interdictions de produits plastiques devaient être respectées et que dans un contexte où l’activité de gestion des déchets était elle-même perturbée, il était d’autant plus important de continuer les efforts pour réduire les déchets.

L’épidémie ne doit pas acter un retour en arrière dans la lutte contre l’usage unique

Cette réponse ferme de la Commission européenne est à saluer. En effet, il est essentiel de tenir bon face aux stratégies opportunistes d’une partie de l’industrie du plastique et de la pétrochimie.

D’une part parce qu’en plein coeur de l’épidémie, l’industrie du plastique joue elle-même un jeu dangereux avec la sécurité sanitaire en profitant de la crise pour faire passer l’idée que l’emballage plastique “protège” et aurait “un effet barrière”. Plusieurs études ont démontré que le virus pouvait rester plusieurs jours sur les surfaces plastiques comme sur d’autres matériaux et l’on manque encore aujourd’hui de connaissances sur les voies de propagation du virus et les risques effectifs de contamination via les surfaces. Tout comme le port du masque ne doit pas diminuer la vigilance sur les autres gestes barrières en donnant l’impression à celui qui le porte qu’il est protégé de tout, l’emballage plastique ne doit surtout pas diminuer la vigilance de ceux, professionnels ou consommateurs qui l’utilise, au prétexte que l’industrie en vante les mérites. 

D’autre part, le discours de l’industrie de l’emballage sur le rôle hygiénique du plastique ne doit pas faire oublier que l’essor de l’usage unique dans nos sociétés est avant tout le fruit de choix et d’opportunités économiques et non hygiéniques. Le “tout-jetable” permet surtout une augmentation des cadences de conditionnement, un gain de quelques secondes par commande dans la restauration rapide, la suppression des chaînes logistiques retour avec l’abandon de la consigne… Loin des considérations purement hygiénistes, cela se traduit par des économies pour certains acteurs de la chaîne, mais aussi par une montagne de déchets, qui ont eux-mêmes des conséquences environnementales et sanitaires importantes. Ainsi, en 2020, le plastique continue de fuiter et de s’accumuler dans l’environnement dans des proportions alarmantes, et les investissements prévus par l’industrie de la pétrochimie mondiale prévoit une croissance exponentielle de la production de plastique, fondée sur l’extraction d’énergies fossiles et notamment l’exploitation du gaz de schiste américain. Si il est logique que la crise sanitaire monopolise l’attention et l’énergie à court terme, elle ne doit pas occulter les enjeux environnementaux et sanitaires de plus long termes, moins perceptibles actuellement mais bien réels.

Enfin, cet épisode de crise et de confinement révèle inévitablement les vulnérabilités du fonctionnement de nos sociétés. Les pénuries de sur-blouses par exemple interrogent sur la stratégie du “tout-jetable”, y compris dans nos établissements de santé. Des équipements produits plus localement, réutilisables, couplés à une infrastructure de lavage et de stérilisation bien développée à l’échelle du territoire auraient-ils permis de palier plus efficacement les pénuries ? De manière plus générale, les appels à la relocalisation et à la recherche d’une résilience alimentaire après la crise ne va-t-elle pas de pair avec une diminution des emballages plastique jetables individuels, qui sont surtout utiles au transport sur de longue distance et au modèle de distribution en supermarchés, beaucoup moins à celui des marchés et des circuits-courts ?

Les incertitudes liées à l’après-crise devraient au moins permettre de poser ces questions, loin des affirmations d’une partie de l’industrie qui espère voir dans le plastique le grand gagnant de cette crise.

Article du Monde

Actualités

19 février 2026

Réduction des plastiques à usage unique : le Sénat sauvegarde les fondamentaux de la loi AGEC

A l’issue de l’examen, ces 17 et 18 février, du projet de loi portant diverses dispositions d’adaptation au droit de l’Union européenne (DDADUE), le Sénat, alerté par les ONG et les citoyennes et [...]

18 février 2026

Recyclage chimique des plastiques : Zero Waste et Notre Affaire à Tous prennent acte du rejet de leur requête contre le projet Eastman

Dans une décision rendue le 6 février, le Conseil d’Etat a rejeté le recours de Notre Affaire à Tous, Zero Waste France, Le Havre Zéro déchet et Zéro déchet Rouen contre le projet d’usine de recyc[...]

10 février 2026

Quand les biodéchets passent par la poubelle d’OMR : un modèle qui interroge

Pour répondre à l’obligation de tri à la source des biodéchets, certaines collectivités choisissent la collecte en sacs plastiques épais collectés dans le bac d’OMR puis séparés par tri optique. C[...]

à la une
09 février 2026

6 ans de la loi AGEC : la réduction des plastiques à usage unique attaquée par les industriels

Promulguée le 10 février 2020, la loi AGEC fait aujourd’hui l’objet d’attaques des industriels du plastique. Dernière en date, le dépôt d’amendements directement soufflés par un lobby du plastique[...]

03 février 2026

Municipales 2026 : les communes au cœur des dynamiques locales de réparation et réemploi

A l’approche des élections municipales, les communes doivent jouer un rôle décisif en matière de réparation, réutilisation et réemploi. En adoptant des mesures fortes, les municipalités soutiennen[...]

02 février 2026

Municipales 2026 – Les communes, maillon essentiel du tri à la source des biodéchets

À quelques mois des municipales 2026, Zero Waste France rappelle l’enjeu majeur du tri à la source des biodéchets : malgré l’obligation légale en vigueur depuis 2024, seule la moitié des Français·[...]

02 février 2026

Municipales 2026 – Faire des communes le moteur d’une sortie du plastique à usage unique

À l’aube des élections municipales de mars 2026, Zero Waste France rappelle que les maires et les équipes municipales disposent de puissants leviers pour réduire l’usage du plastique à usage uniqu[...]

30 janvier 2026

Enfance et petite enfance : le rôle clé des communes dans la réduction du plastique et des déchets

A l’approche des élections municipales, Zero Waste France revient sur le rôle des communes en matière de réduction des déchets, du gaspillage et de l’usage unique dans les écoles, cantines et crèc[...]

06 janvier 2026

Report de l’interdiction du plastique dans les gobelets à usage unique : la substitution n’est pas la solution

Un arrêté visant à reporter à 2030 la suppression définitive de toute présence de plastique dans les gobelets à usage unique, a été adopté fin décembre à l’issue d'une mise en consultation. Ce tex[...]

12 décembre 2025

2025 : une année de lutte contre les reculs écologiques

L’année 2025 a été marquée par une forte mobilisation de notre équipe et des nombreux militant·es du réseau Zero Waste. Biodéchets, plastique, traitements polluants ou encore déchets d’équipemen[...]