Isséane : ce qui se cache derrière la vitrine française de l’incinération

Visitée par de nombreuses délégations françaises et étrangères, l'usine "Isséane" est présentée comme un modèle de gestion des déchets. En voici un décryptage des principaux éléments de langage.

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L’usine d’incinération “Isséane“, implantée à Issy-les-Moulineaux en région parisienne, reçoit régulièrement des délégations françaises et étrangères. Mis en service en 2007, il s’agit d’un incinérateur parmi les plus récents, et de grande capacité en France. Objet de fierté pour le Syctom qui en est le maître d’ouvrage (syndicat de traitement des déchets regroupant Paris et 83 communes), exploitée par Dalkia Wastenergy (ex-TIRU, filiale d’EDF), cette usine se veut la vitrine étincelante de l’industrie de l’incinération, un modèle à suivre. Zero Waste France vous propose un décryptage des principaux éléments de langage et arguments du Syctom.

« Isséane » est un « centre multifilières »

Oui : Isséane n’est pas seulement une usine d’incinération, le site accueille également un centre de tri des collectes sélectives, ce qui permet de le décrire comme “un centre multifilières”.

Mais : l’importance de chacune des deux usines n’est pas du tout équivalente. L’usine d’incinération a ainsi une capacité de 510 000 tonnes par an, alors que le centre de tri des déchets recyclables dispose d’une capacité de… 23 000 tonnes par an. S’il existe bien deux installations différentes dont une qui permet le recyclage des déchets, le déséquilibre est manifeste, et reflète bien la politique plus générale du Syctom, massivement tournée vers l’incinération.

« L’usine s’intègre dans le bâti urbain »

Oui : l’usine s’intègre dans le bâti urbain dense dans la mesure où son architecture ne jure pas avec son environnement, là où les usines d’incinération plus anciennes dénotent clairement dans le paysage. Le Syctom avance même régulièrement que de grandes entreprises comme Microsoft ont récemment construit des bureaux à proximité. Mieux encore, le syndicat brandit souvent le “prix du mètre carré” aux alentours de l’usine, dépassant allègrement les 10 000 €.

Mais : l’usine, dont une partie substantielle est enterrée, a été construite de sorte qu’elle n’arbore aucune caractéristique architecturale habituelle d’un incinérateur. En particulier, le traitement sec des fumées permet d’éviter la production d’un panache de fumée visible depuis l’extérieur. Les cheminées elles-mêmes ont été construites de sorte qu’elles ne sont guère identifiables par le néophyte. L’usine, loin d’être “intégrée” dans le bâti, est en réalité camouflée, de sorte que la plupart des habitants ne savent tout simplement pas qu’il s’agit d’une usine d’incinération des ordures ménagères. Par ailleurs, le prix du mètre carré constitue-t-il réellement un moyen de mesurer l’acceptabilité d’une telle usine ou sa performance, dans une région où la densité de l’habitat laisse peu de choix quant à l’implantation de logement et de bureaux ?

Panache invisible = pas de pollution ?

Oui : l’usine ne produit pas de fumée visible de l’extérieur. Cela est dû au traitement dit “sec” des rejets atmosphériques produits par l’incinérateur, qui permet une économie d’eau substantielle, là où un traitement dit “humide” consomme de l’eau et forme un panache de vapeur bien visible.

En réalité : nous sommes régulièrement amenés à constater que certaines personnes pensent que l’absence de fumée visible depuis l’extérieur signifie qu’aucun rejet n’est émis dans l’air, ni aucune pollution. Or, comme toute industrie de combustion, l’usine d’Issy-les-Moulineaux rejette des polluants à l’atmosphère. Ceux-ci sont certes normés et encadrés par un arrêté ministériel, mais le respect d’une norme ne signifie pas l’absence de polluants. Voici les émissions mesurées par l’exploitant pour 2016 et 2017 : la colonne de gauche correspond à la limite réglementaire à respecter, celle du milieu correspond aux polluants émis au total en kg / an par l’usine, et la colonne de droite correspond au flux total de polluants divisé par tonne de déchets incinérés, exprimé en gramme. Isséane ajoute donc à la pollution ambiante ses propres émissions, et l’absence de panache de fumée ne signifie pas l’absence de tout rejet.

Les rejets atmosphériques pour l’année 2016 (rapport annuel de l’exploitant) :

Les rejets atmosphériques pour l’année 2017 (rapport annuel de l’exploitant) :

« L’incinération est une technologie qui participe à l’économie circulaire et produit de l’énergie »

Oui : l’usine Isséane produit de l’énergie sous forme d’électricité et de chaleur (équivalent 80 000 / 100 000 logements selon les années), sans intermittence sauf lors d’arrêts techniques. Cet argument est globalement repris par les partisans de l’incinération en France. Certains matériaux sont également récupérés dans les résidus à l’issue du processus de combustion, comme les métaux ferreux et non ferreux.

Mais : la production d’énergie par les usines d’incinération est devenue un argument d’autorité pour en justifier la construction et l’exploitation, en dépit des autres exigences dont celle de préservation des ressources. A tel point que certaines villes se mettent dans une situation de dépendance vis-à-vis de leurs réseaux de chaleur. C’est ainsi oublier que l’incinération, dont la vocation initiale est de traiter les déchets et non de produire de l’énergie, détruit des matières précieuses (matières organiques, déchets recyclables, etc.). En outre, la performance énergétique des usines, telle qu’elle est mesurée à l’heure actuelle, ne permet pas de rendre compte de “l’énergie grise” des déchets brûlés (l’énergie et le bilan carbone complet de l’extraction des matières premières, à la fabrication des objets, leur transport, leur utilisation, etc.).

Le bilan énergétique de l’usine (rapport annuel de l’exploitant) :

Enfin, Isséane comme les autres usines d’incinération, produit des résidus solides qu’il convient de gérer à l’issue du processus d’incinération : en 2017 pour  cette seule usine, ce sont environ 80 000 tonnes de mâchefers qui ont été produits. Soumis à une réglementation très permissive, ces matériaux chargés en polluants sont ensuite disséminés en étant utilisés en sous-couche routière, ou renvoyés en décharge s’ils ne trouvent pas preneurs. Le stockage systématique de ces mâchefers en décharge mettrait en ce sens fortement à mal le modèle (notamment) économique de l’incinération. Par ailleurs, ce sont également 12 000 tonnes de cendres et produits solides résiduaires qui ont été envoyés en décharge pour déchets dangereux.

Les déchets solides générés par l’usine (rapport annuel de l’exploitant) :

Isséane, l’usine-témoin de l’excellence française en matière de gestion des déchets ?

Il convient de rappeler qu’en 2017, le Syctom a pris en charge 2 313 363 tonnes de déchets. Au total, 1 881 817 tonnes ont été envoyées en incinération. 147 943 tonnes ont été envoyées en décharge. Le taux de recyclage moyen sur le territoire y gravite autour de 15% (184 600 tonnes de collectes sélectives ont été prises en charge en 2017). Ce taux ne doit pas être confondu avec la “valorisation matière” : cette terminologie inclut l’usage des mâchefers en sous-couche routière, et permet au Syctom de communiquer sur le chiffre de 30 % de “valorisation matière”, créant la confusion avec celui de “recyclage”.

En outre, mise en service en 2007, Isséane a ainsi coûté la bagatelle de 540 millions d’euros pour sa seule construction. En parallèle, le Syctom s’apprête à reconstruire l’usine située à Ivry-sur-Seine. Son coût, bien que la capacité projetée soit ramenée de 700 000 tonnes à 350 000 tonnes par an, s’élève à près d’un milliard d’euros sur une vingtaine d’années (construction + exploitation). La troisième usine exploitée par le Syctom est quant à elle située à Saint-Ouen, et traite environ 540 000 tonnes d’ordures par an.

Selon les chiffres du Syctom, on retrouve au sein des ordures résiduelles incinérées près de 42% de déchets qui pourraient déjà être triés (75% en incluant les déchets organiques). Dans ce contexte, une part importante des ordures pourrait être détournée de l’incinération via la réduction à la source et le tri, de sorte qu’il semble difficile de considérer que le Syctom est un territoire pionnier dans la minimisation des ordures résiduelles. Isséane apparaît avant tout comme le symbole d’une politique d’investissement massive et continue dans l’incinération, et démontre avec éclat la concurrence permanente entre incinération et réduction des déchets.

Les rapports annuels de l’exploitant Les rapports du SyctomPlan alternatif – Plan B’OM

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