07 juin 2023
Pauline Debrabandere

La face cachée de l’industrie du plastique

Peu connue du grand public, l’industrie du plastique aiguise aujourd'hui l’appétit des géants pétroliers et gaziers qui y multiplient les investissements. De l’extraction de matières premières à la transformation en différents matériaux plastiques, Zero Waste France revient sur les impacts délétères de cette activité.

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L’industrie du plastique : de quoi parle-t-on ?

Si le plastique est omniprésent dans notre quotidien, il ne faut pas oublier qu’il résulte d’un processus de fabrication complexe, étroitement lié aux ressources fossiles. En effet, 99% des plastiques mis en circulation aujourd’hui sont produits à partir de pétrole (70% de la matière première utilisée depuis 1970 selon l’Agence internationale de l’énergie – AIE), de gaz (25%) et de charbon (entre 1 et 5%, chiffres qui seraient probablement sous-estimés, principalement utilisé en Chine).

Pour comprendre les impacts de ce matériau, il est important d’aller au-delà de la seule fabrication et de prendre en compte l’ensemble de sa chaîne de production, au travers de ses trois grandes étapes.

  • L’extraction : la quasi-totalité des types de plastique étant fabriquée à partir de ressources fossiles, tout commence par l’extraction de ces matières du sol. Le pétrole et le gaz sont ainsi récupérés grâce à des forages sur terre ou en pleine mer, souvent complétés par de la fracturation hydraulique qui consiste à injecter à très haute pression un fluide (composé d’eau, de sable et d’additifs chimiques) pour fissurer la roche et atteindre des poches d’hydrocarbure. Le charbon est de son côté issu de mines creusées plus ou moins profondément.
  • Le raffinage et le traitement : la matière brute extraite diffère selon les gisements et passe par plusieurs procédés de séparation, de transformation et d’épuration afin d’obtenir des produits prêts à être utilisés par la pétrochimie. Le pétrole est ainsi raffiné pour obtenir du naphta, et le gaz est traité pour obtenir principalement de l’éthane, des éléments nécessaires à la fabrication de nombreux types de plastiques.
  • La pétrochimie : l’ultime étape vise à transformer les matières raffinées et traitées en plastique, et là encore, plusieurs opérations sont réalisées. Pour simplifier, l’idée est de séparer les molécules composant le naphta et l’éthane – des monomères comme l’éthylène ou le propylène – afin de pouvoir ensuite relier celles que l’on souhaite les unes aux autres en vue d’obtenir différents types de plastique – des polymères comme le polyéthylène ou le polypropylène. Sont enfin ajoutés des additifs en fonction des caractéristiques souhaitées : souplesse, coloration, ignifugation…

L’une des industries les plus polluantes au monde

Les impacts de notre consommation de plastique, dramatiques notamment sur la biodiversité, ne sont plus à démontrer. Les impacts en aval, au niveau de la production de plastique, sont beaucoup moins connus et tout aussi néfastes sur le plan environnemental.

“L’industrie du plastique affiche une particularité unique : le pétrole et le gaz ne constituent pas seulement l’énergie utilisée pour produire le plastique, puis le transformer […]. Ils constituent,en plus, la matière première de cette industrie.” Dorothée Moisan, Les Plastiqueurs.

Du fait de cette particularité, pétrole et gaz étant à la fois les matières premières et les énergies de la pétrochimie, celle-ci se classe de fait au rang de l’industrie la plus énergivore au monde. Et pourtant, comme le souligne Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE, “la pétrochimie est l’un des principaux angles morts du débat mondial sur l’énergie¹”. C’est également la troisième industrie en termes d’émissions de gaz à effet de serre (GES), après la cimenterie et la sidérurgie² . Le rapport du CIEL³ souligne qu’2019, la production et l’incinération de plastique dans le monde avaient ajouté plus de 850 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère, soit l’équivalent de 189 centrales à charbon, les plus polluantes au monde. Au rythme actuel, cela sera en 2050 l’équivalent des émissions de 619 centrales à charbon qui seront rejetées dans l’atmosphère à cause du plastique.

Chaque étape de l’industrie du plastique a des impacts sur l’environnement. La phase d’extraction contribue aux émissions de GES à travers des procédés ultra polluants, comme la fracturation hydraulique. Ce procédé, utilisé pour extraire du gaz de schiste – matière première plébiscitée depuis les années 2000 – est extrêmement polluant : fuite dans les nappes phréatiques, fuites de méthane dans l’atmosphère…

Lors de la phase de raffinage, les différentes étapes de séparation des hydrocarbures sont très consommatrices d’eau. Ces installations pompent de l’eau douce, au détriment des cultures et populations locales, ou pratiquent de plus en plus la désalinisation d’eau de mer.

On observe aussi une forte pollution des eaux et milieux naturels lors de la phase de transformation pétrochimique. Au port d’Anvers, le premier centre pétrochimique d’Europe permet le raffinage et la transformation de polymères sous forme de granulés de 5 mm de diamètre. Stockés en sacs ou en silos, on en retrouve partout autour du complexe, notamment dans l’Escaut et sa réserve Natura 2000⁴. Au total dans le monde, ce serait chaque année 167 000 tonnes de granulés plastiques qui se retrouveraient dans la nature, l’équivalent de 40 milliards de bouteilles plastiques. Début 2023, plusieurs épisodes de pollution aux microbilles plastiques⁵ ont été observés sur les côtes françaises, du Finistère à la Vendée. Transportées par voie maritime et stockées dans des conteneurs, ces microbilles se retrouvent de plus en plus fréquemment sur les plages du monde entier. “C’est une pollution qui se déplace” selon Lionel Cheylus de Surfrider Foundation Europe.

Les différentes phases de transports des matières premières, sous forme de gaz, de liquides ou de granulés, ont des impacts terribles sur l’environnement. En février 2023, aux Etats-Unis c’est un train transportant du gaz, destiné à la fabrication de résines plastiques, qui a déraillé et s’est enflammé, entraînant une catastrophe industrielle et sanitaire⁶.

Des impacts sociaux et humains considérables

Au-delà de la destruction de l’environnement, l’industrie du plastique est à l’origine d’un grand nombre d’injustices sociales et de risques sanitaires, souvent subis par des populations qui ne consommeront pas les biens issus de cette production mais devront de surcroît en gérer les déchets.

Le projet d’extraction gazière en pleine mer Grand Tortue Ahmeyim⁷, mené au large du Sénégal et de la Mauritanie par le géant pétrolier BP, a par exemple restreint l’accès à des zones de pêche poissonneuses pour les habitant·es, les privant ainsi de leurs sources de revenus et plongeant une large partie de la communauté dans une situation de forte précarité.

Autre projet, même injustice : le projet EACOP de TotalEnergies, un gigantesque oléoduc permettant d’acheminer du pétrole à travers l’Ouganda et la Tanzanie, prive quant à lui plusieurs dizaines de milliers de personnes des communautés locales de la culture de leurs terres agricoles ou de leurs habitations tout en offrant des compensations « insuffisantes et mal-évaluées » selon un rapport des Amis de la Terre et Survie.

Concernant les méthodes d’extraction en elles-mêmes, le procédé de fracturation hydraulique abordé précédemment nécessite rien qu’à lui plus de 170 produits chimiques ayant des effets reconnus sur la santé (selon le CIEL) : cancers, toxicité neurologique, troubles du système immunitaire… Une grande partie de ces substances étant relâchées dans l’air et dans l’eau lors des opérations d’extraction.

Les autres étapes de production du plastique ne sont pas en restes, “le raffinage nécessite le pompage d’une très grande quantité d’eau douce qui conduit à des problèmes d’accès à cette ressource par les populations locales, notamment pour les zones avec des sécheresses chroniques comme le Nigeria ou le Sud des Etats-Unis” explique ainsi Delphine Lévi Alvarès de la coalition Break Free From Plastic.

Concernant l’aspect santé, de nombreux additifs utilisés par la pétrochimie sont classés comme cancérigènes ou hautement toxiques dans l’air, exposant de manière chronique les travailleur·ses et les communautés vivant autour des usines. Tout cela sans compter les règles de sécurité des installations qui diffèrent grandement d’un pays à l’autre…En Louisiane, la tristement célèbre “Cancer Alley” illustre ces effets : elle est composée de centaines d’usine pétrochimiques qui dégradent la santé des riverain·es, pauvres et racisés, dont les protestations ne sont pas écoutées par les géants du secteur.

Le plastique : nouvel eldorado des géants pétro-gaziers

L’Agence internationale de l’Energie (AIE) estime que le secteur mondial de la pétrochimie ne va cesser de croître : « l’utilisation de pétrole comme matière première pétrochimique atteindra les 3,3 millions de barils par jour d’ici 2040⁸ ». À ce rythme, ce sera plus d’un milliard de tonnes de plastique supplémentaire par an qui se déverseront sur la planète. Le pétrole sera alors davantage utilisé pour la fabrication de plastique que comme carburant pour les voitures.

Les industriels du secteur justifient ces prévisions par une hausse continue de la demande en plastique : commerce en ligne, isolation des logements, équipements électroniques, matériaux nécessaires à la transition écologique (panneaux solaires)… Ils parient avant tout sur les marchés d’Asie du Sud-Est et d’Afrique pour écouler leurs produits, visant les nouvelles classes moyennes cherchant à améliorer leur niveau de vie.

« Si les Plastiqueurs investissent autant, c’est qu’il y a un marché. Dans un monde où la défense du climat est devenue une urgence et où les voitures thermiques sont amenées à disparaître, ils savent que les énergies fossiles doivent impérativement trouver de nouveaux débouchés. » Dorothée Moisan, Les Plastiqueurs

À l’heure actuelle, les géants pétro-gaziers investissent donc massivement dans le plastique : c’est le cas de Saudi Aramco, premier exportateur mondial de pétrole. En 2018, son patron Amin Nasser a annoncé un investissement de 100 milliards de dollars dans la pétrochimie au cours de la prochaine décennie⁹. Pour cela, les poids lourds des énergies fossiles s’associent entre eux : Saudi Aramco et TotalEnergies ont annoncé en décembre 2022 lancer la construction d’un complexe pétrochimique “de taille mondiale”en Arabie Saoudite¹⁰. Baptisé “Amiral”, ce site représente un investissement de plus de 10 milliards d’euros et doit démarrer en 2027.

“L’industrie pétrolière a encore de beaux jours devant elle.” Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies.

Ces investissements massifs, guidés uniquement par des intérêts financiers et la volonté de trouver de nouveaux débouchés aux énergies fossiles, vont diamétralement à l’encontre de l’ambition internationale, l’ONU ayant décidé de mettre fin à la pollution plastique via un traité contraignant, en cours de négociation. Plus encore, ils ajoutent un nouveau risque sur notre avenir : celui de le lier pour longtemps au plastique, la durée de vie des giga-complexes en construction allant bien au-delà de 2050.

¹ « The future of petrochemicals », AIE, 2018.

² Les plastiqueurs, Dorothée Moisan, éditions Kero, 2021.

³ Rapport « Plastique et santé : le coût caché d’une planète plastique », CIEL, 2019

⁴  « Investigating options for reducing releases in the aquatic environment of Microplastics emitted by (but not intentionally added in) products », Eunomia, 2018.

⁵ France Info, « Trois questions sur la pollution aux billes de plastique qui souille les plages du littoral français », 2023.

⁶ Reporterre, « États-Unis : le déraillement d’un train fait craindre une catastrophe sanitaire », 2023.

⁷ AfricaNewx, « Sénégal : à Saint-Louis, le projet gazier et le désespoir des pêcheurs », 2023.

⁸ « World Energy Outlook 2017 », Agence internationale de l’énergie, novembre 2017.

⁹ « Le plastique, c’est fantastique », Mickaël Correia, Le Monde diplomatique, 2022.

¹⁰ « Le plastique, la nouvelle bombe climatique de TotalEnergies », Mickaël Correia, Médiapart, 2023.

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