10 février 2026
Noémie Brouillard

Quand les biodéchets passent par la poubelle d’OMR : un modèle qui interroge

Pour répondre à l’obligation de tri à la source des biodéchets, certaines collectivités choisissent la collecte en sacs plastiques épais collectés dans le bac d’OMR puis séparés par tri optique. Cette solution, présentée comme simple à mettre en œuvre, interroge toutefois quant à sa capacité à réellement séparer le flux de biodéchets.

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Une collecte réellement séparée ?

Depuis le 1ᵉʳ janvier 2024, toutes les collectivités françaises ont l’obligation de proposer une solution de tri à la source des biodéchets à leurs administré·es. Issue de la loi AGEC, cette obligation part d’un constat simple : nos poubelles d’ordures ménagères résiduelles (OMR) contiennent encore une part très importante de biodéchets – encore un tiers du contenu (32%)[1], soit 71,2kg/habitant·e/an.

Pour répondre à cette obligation, plusieurs territoires ont choisi une solution, souvent présentée comme « pragmatique » et « moins coûteuse » : la collecte des biodéchets dans des sacs plastiques de couleur (en général orange), destinés à être déposés dans la même poubelle que les ordures ménagères résiduelles. Les sacs sont ensuite séparés des autres déchets par tri optique en centre de traitement, ouverts, vidés, et la fraction organique est orientée vers la méthanisation ou le compostage.

À première vue, le dispositif paraît séduisant : pas de nouveaux bacs à distribuer, peu de changements d’habitudes et de gestes pour les habitant·es, la promesse d’une « usine intelligente » qui saura distinguer optiquement les sacs qui contiennent des biodéchets de ceux qui contiennent le reste, à savoir nos OMR. Pourtant, si l’on s’intéresse de près à la qualité réelle des flux collectés et leur performance environnementale, ce modèle peut s’avérer préoccupant. Zero Waste France alerte sur les limites et les risques de cette approche.

Un contresens par rapport à l’esprit du tri à la source

Le droit européen ainsi que le droit français convergent sur une idée forte : le tri à la source des biodéchets suppose que ces derniers ne soient pas mélangés avec d’autres déchets après leur séparation initiale. L’Anses [2] rappelle explicitement que les biodéchets ayant fait l’objet d’un tri à la source ne doivent pas être mélangés à d’autres flux résiduels.

Or le dispositif des sacs colorés déposés dans la poubelle d’OMR repose précisément sur ce mélange : au camion, les sacs plastiques de biodéchets sont compactés avec les sacs d’OMR (Ordures Ménagères Résiduelles). Ce n’est qu’en centre de tri qu’une machine est chargée de distinguer les sacs selon leur couleur ou leur marquage.

Ce modèle pose un double problème. En premier lieu, il brouille le message envoyé au grand public : on parle de tri à la source tout en maintenant l’idée que « tout va dans la poubelle noire » et que la technologie se chargera de corriger ensuite. Le geste de tri perd sa lisibilité, et l’on entretient l’illusion qu’un tri de rattrapage en aval pourrait se substituer à un vrai tri à la source. Ensuite, il crée une tension avec les textes réglementaires eux-mêmes, qui ne visaient pas ce type de dispositifs hybrides, proches des anciennes logiques de tri mécano-biologique que la France s’efforce justement de dépasser.

Une qualité de biodéchets souvent incompatible avec les exigences de valorisation

Pour produire un compost ou un digestat de qualité, utilisable en agriculture, les installations de méthanisation et de compostage doivent recevoir un flux de biodéchets propre, peu contaminé par les indésirables : plastiques, verre, métaux, graviers, etc. La réglementation encadrant la mise sur le marché des composts (norme NF U 44-051 et textes associés) fixe ainsi des seuils à ne pas dépasser pour les impuretés physiques.

Dans ce contexte, les flux de biodéchets issus de sacs plastiques juxtaposés aux sacs d’OMR sont particulièrement préoccupants : la pression mécanique, la compaction et les frottements successifs fragilisent les sacs, favorisent les déchirures et la dispersion de petits fragments, que les équipements ne récupèrent pas intégralement. L’ouverture mécanique des sacs plastiques contenant les biodéchets peut engendrer, elle aussi, la libération de fragments de film plastique, qui se trouvent ensuite intégrés au flux de matière organique. On s’éloigne alors très nettement de l’objectif, affiché par ailleurs, de produire des amendements organiques de haute qualité pour les sols.

En France comme en Europe, les retours d’expérience des meilleures collectes séparées en porte-à-porte montrent que l’on peut atteindre des flux de biodéchets contenant moins de 5 % d’impuretés, avec des quantités collectées de l’ordre de 80 à 100 kg/habitant/an et des taux de participation proches de 80 %. Ces performances reposent en partie sur un principe simple : les biodéchets sont collectés à part, dans un bac ou un bioseau dédié, sans contact avec les OMR.

À l’inverse, lorsque les biodéchets sont collectés dans les mêmes bacs que les ordures ménagères, même avec l’usage de sacs colorés, la qualité du flux obtenu peut devenir plus difficile à maîtriser. Les retours disponibles en Essonne illustrent ce point : lors de la phase d’expérimentation menée à Cœur d’Essonne Agglomération, le groupe local Ose Zéro Déchet a documenté un taux d’impuretés de 12 %, soit un niveau nettement supérieur aux repères opérationnels généralement considérés comme satisfaisants dans la filière (autour de 5 % d’impuretés maximum dans le gisement brut pour garantir une valorisation optimale).

Ce résultat sur un territoire spécifique ne doit pas être extrapolé sans précaution mais met en lumière un enjeu récurrent : dès lors que les biodéchets sont mêlés au flux résiduel, même temporairement, les risques d’introduction de plastiques, d’emballages non retirés ou de petits objets indésirables augmentent mécaniquement. Plusieurs territoires essonniens ayant adopté ou envisagé cette méthode relèvent des problèmes similaires, avec la présence dans les sacs de plastiques non compostables ou de corps étrangers qui doivent ensuite être extraits en centre de tri.

Ces constats invitent à s’interroger sur la capacité des dispositifs fondés sur le tri optique en aval à garantir durablement un niveau de qualité compatible avec les exigences de valorisation organique, notamment lorsque les infrastructures visent la production d’un compost ou d’un digestat répondant aux critères de la norme NF U 44-051. Ils rappellent également l’importance de la séparation claire en amont, de la sensibilisation des habitants et d’un accompagnement continu pour limiter les erreurs de tri.

Sans remettre en cause l’intérêt d’explorer différentes solutions selon les réalités territoriales, ces résultats montrent qu’un système reposant sur les sacs dans les OMR peut nécessiter un suivi qualité renforcé, des ajustements réguliers et une vigilance particulière pour atteindre les objectifs environnementaux fixés par la loi. Les équipements de déplastification, tamisage et affinage peuvent améliorer la situation, mais ils ne parviennent jamais à éliminer totalement les fragments de verre, de métaux ou de plastiques, notamment les microplastiques. Ceux-ci finissent alors, au moins en partie, dans les composts ou digestats, puis potentiellement dans les sols agricoles.

Des performances de captage qui restent en-deçà des enjeux

Au-delà de la qualité, se pose la question des quantités réellement détournées de la poubelle noire. Les biodéchets représentent environ un tiers des ordures ménagères, mais l’enquête nationale de l’ADEME [3] montre qu’en 2024, seuls 56 % des Français·es déclarent trier leurs biodéchets ; 44 % ne le font pas, faute de solution ou par manque d’adhésion.

Dans l’Essonne, les premiers retours de terrain confirment qu’un dispositif basé sur des sacs dédiés déposés dans la poubelle d’OMR ne permet pas, en l’état, de capter l’ensemble du gisement de biodéchets. L’expérimentation menée par Cœur d’Essonne Agglomération entre 2021 et 2022 met en évidence le constat que ce dispositif ne parvient à capter qu’une portion limitée du gisement. Sur les quelque 30 à 40 % de biodéchets que contiennent encore les poubelles résiduelles essonniennes, seuls 38 tonnes ont été collectées via les sacs orange pendant les huit mois d’expérimentation, malgré l’équipement de 3 841 foyers, soit seulement 10 kg de biodéchets collectés par foyer sur l’ensemble des 8 mois d’expérimentation, où 4,5 kg/habitant [4], une très faible quantité quand on la compare aux 71,2 kg de biodéchets produits par un·e français·e chaque année.

Une partie de ces difficultés peut s’expliquer par la confusion que génère le geste lui-même : déposer ses biodéchets dans un sac plastique puis dans la même poubelle que les ordures ménagères résiduelles va à l’encontre de l’image intuitive de “tri à la source”. Sans un effort de communication solide et continu, notamment pour les nouveaux usager·ères, ce décalage entre l’intention et le geste peut entraîner une perte de participation ou une utilisation irrégulière du dispositif.

Ce type d’observation suggère que, même avec un système de sacs colorés, une part significative des biodéchets produits par les ménages n’est pas captée efficacement par cette solution et reste intégrée au flux résiduel.

Autrement dit, la solution repose sur le volontariat d’une fraction limitée de la population, sans transformer en profondeur la structure des flux de déchets. Elle donne l’illusion d’une mise en conformité – « nous avons une solution de tri à la source » – sans réellement atteindre un haut niveau de performance. En comparaison, les collectivités qui ont mis en place une collecte séparée dédiée en porte-à-porte constatent une réduction significative des tonnages d’OMR, avec des quantités de biodéchets captées nettement plus élevées. C’est notamment le cas de Lorient Agglomération qui, dans ses 25 communes représentant environ 211 000 habitants, a déployé très rapidement une troisième poubelle dédiée aux biodéchets dès 2002-2003. Le geste de tri y est aujourd’hui solidement ancré : en 2023, plus de 7 500 tonnes de biodéchets y ont été collectées, soit entre 35 et 38 kg par habitant et par an, entièrement valorisés en compost utilisé en agriculture locale [5].

Dans la perspective d’un objectif ambitieux – détourner au moins 75 % des biodéchets de la poubelle noire, comme nous le défendons – les dispositifs de sacs colorés dans les OMR apparaissent difficilement compatibles.

Un modèle industriel qui verrouille la dépendance aux grosses infrastructures

Le recours aux sacs plastiques triés optiquement n’est pas neutre du point de vue des infrastructures. Il nécessite des centres de traitement équipés en capteurs optiques, convoyeurs spécifiques, ouvre-sacs, systèmes de déplastification et chaînes d’affinage. Les investissements se chiffrent en millions d’euros, et les coûts d’exploitation (maintenance, énergie, gestion des refus) sont élevés.

Une fois ces outils en place, les collectivités se retrouvent dans une forme de dépendance : pour justifier et amortir l’investissement, il devient nécessaire de conserver un certain volume d’OMR à traiter, ce qui peut entrer en contradiction avec les objectifs de réduction des déchets à la source.

Un dispositif fondé sur le plastique, à rebours des objectifs de réduction

Autre angle mort majeur : le recours massif à des sacs plastiques spécifiques pour organiser le tri des biodéchets. Dans un contexte où l’on cherche à réduire les plastiques à usage unique, la distribution systématique de rouleaux de sacs pour ce flux pose question. Alors même qu’il existe des alternatives – compostage sans sac, sacs papier kraft, bioseaux réutilisables – certaines collectivités font le choix assumé de sacs plastiques classiques, non compostables, déposés dans la poubelle noire.

Une fois acheminés en centre de tri optique et vidés mécaniquement de leur contenu, ces sacs ne sont pas recyclés : ils deviennent un déchet résiduel et partent à l’incinération (ou, dans certains territoires, à l’enfouissement). Cette étape génère plusieurs conséquences :

  • une production supplémentaire de déchets combustibles, directement liée au dispositif de collecte ;
  • des émissions évitables de polluants liées à l’incinération de plastique [6], alors même que les politiques climatiques appellent à réduire ces flux ;
  • un risque de création de fragments plastiques lors de l’ouverture des sacs, qui peuvent contaminer la fraction organique avant épuration ;
  • un message contradictoire envoyé au public, qui associe un geste censé être écologique à l’utilisation d’un plastique jetable.

Ce choix technique revient donc à introduire, puis à éliminer immédiatement, un plastique supplémentaire dans le système, ce qui interroge la cohérence globale d’une politique censée viser la réduction des déchets à la source et l’amélioration de la qualité des flux organiques.

Un message brouillé pour les habitant·es

Enfin, la solution des sacs colorés dans la poubelle d’OMR brouille considérablement le message adressé aux citoyen·nes. Alors que l’avis ministériel de décembre 2023 insiste sur le fait que la collecte séparée en porte-à-porte doit être privilégiée lorsqu’elle est possible, le dispositif sac orange/OMR entretient une confusion durable :

  • D’un côté, on explique que les biodéchets constituent une ressource à part, qui doit être traitée différemment pour alimenter le sol plutôt que l’incinérateur.
  • De l’autre, on demande aux gens de jeter ce flux « à part »… dans la même poubelle que les déchets ultimes, en leur promettant que des machines s’en chargeront plus tard.

Cette ambiguïté nourrit l’idée – déjà très répandue – qu’il serait inutile de faire des efforts en amont, puisque « tout se mélange de toute façon » ou, à l’inverse, que « tout est re-trié derrière ». Elle s’oppose à la pédagogie indispensable pour ancrer durablement de nouveaux gestes de tri et, au-delà, pour faire évoluer les pratiques vers moins de gaspillage et moins de déchets.

Les collectivités qui ont fait le choix de solutions plus lisibles – bac marron en porte-à-porte ou points d’apports volontaires clairement identifiés, composteurs partagés, accompagnement de proximité – constatent au contraire une meilleure appropriation par les habitant·es et un ancrage plus durable des pratiques.

Sortir de l’illusion de la machine qui réparera tout

La généralisation du tri à la source des biodéchets est une opportunité pour repenser nos systèmes de gestion des déchets : réduction de la dépendance à l’incinération et diminution de ses effets délétères sur la santé et l’environnement, moins d’émissions de méthane des centres d’enfouissement, des sols mieux nourris, des citoyen·nes plus directement impliqué·es dans le cycle de la matière.

Mais cette opportunité sera manquée si l’on se contente de solutions de façade, qui ressemblent davantage à un tri mécano-biologique modernisé qu’à une véritable transformation des pratiques. Le système des sacs plastiques dans la poubelle d’OMR, triés ensuite par optique, en est un exemple emblématique : il préserve certains réflexes « tout-en-vrac », verrouille des infrastructures lourdes, produit des flux trop pollués et entretient la confusion.

Pour Zero Waste France, l’enjeu n’est pas de « faire quelque chose » des biodéchets à tout prix, mais de le faire bien : avec des flux propres, des solutions de proximité, des gestes clairs, et une ambition réelle de réduction de la poubelle d’OMR. C’est à ces conditions que le tri à la source des biodéchets pourra jouer pleinement son rôle dans une stratégie zéro déchet.

Sources

[1] ADEME, MODECOM 2024 – Guide de caractérisation des déchets ménagers et assimilés

[2] Anses, Usages de matières plastiques biosourcées, biodégradables et compostables Connaître, évaluer, protéger Avis de l’Anses Rapport d’expertise collective, Octobre 2022

[3] ADEME, Enquête nationale 2024 sur le tri à la source des biodéchets, août 2025

[4] Taille moyenne d’un foyer (estimation France de l’INSEE) : 2,2 personnes/foyer

[5] Libération, Tri des biodéchets : l’agglomération de Lorient partage la recette d’une collecte réussie, février 2025

[6] Zero Waste France, Les promesses fumeuses de l’incinération, mai 2025

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