La filière REP des emballages ménagers : un système efficace ?

La première filière REP en France

La filière des emballages ménagers est la première filière de Responsabilité Élargie du Producteur (REP) mise en place en France, en 1992. Elle repose sur le principe du « pollueur-payeur », selon lequel les entreprises qui mettent des produits sur le marché doivent ainsi contribuer au financement et à la gestion des déchets issus de ces produits (collecte, recyclage, traitement). Pour s’en acquitter, la quasi-totalité des metteurs en marché délèguent cette mission à des éco-organismes agréés par l’État, auxquels ils versent une éco-contribution pour chaque emballage vendu.

Historiquement gérée par Éco-Emballages, la filière est pilotée depuis 2017 par Citéo. Deux autres éco-organismes sont également agréés pour gérer la filière : Adelphe, filiale de Citéo, et Léko. Aujourd’hui, Citéo est l’acteur ultra-majoritaire du secteur avec environ 91 % des parts de marché. Ensemble, ces trois organismes collectent chaque année plus de 1,1 milliard d’euros d’éco-contributions [1] auprès des entreprises pour financer la prévention, la collecte et le tri des déchets en France.

L’application de la filière REP emballages ménagers en France s’appuie sur une organisation strictement financière. Les éco-organismes n’interviennent jamais physiquement sur le terrain : ils ne possèdent ni camions de collecte, ni centres de tri. La charge opérationnelle, c’est-à-dire le ramassage des bacs jaunes, le tri des matériaux et la gestion des points d’apport volontaire, revient exclusivement aux collectivités territoriales. Dans ce schéma, l’éco-organisme occupe un rôle de répartiteur de fonds, ou de « banquier ». Il centralise l’argent des producteurs, la fameuse éco-contribution, pour en reverser une partie aux communes sous forme de soutiens financiers, destinés à compenser les coûts du service public de gestion des déchets assuré par les collectivités territoriales.

Le rôle réel des citoyen·nes dans le financement de la REP

Si la REP repose en théorie sur le principe du « pollueur-payeur », son application reste partielle. Les coûts globaux de gestion des déchets (collecte, tri, prévention, recyclage, traitement) ne sont pas intégralement couverts par les éco-organismes. Les cahiers des charges encadrant la filière prévoient en effet une prise en charge plafonnée : jusqu’à 80 % du « coût net optimisé » pour les emballages, et environ 50 % [2] pour les papiers graphiques.

Ce mode de calcul, longtemps insuffisamment indexé sur l’inflation, laisse aux collectivités un reste à charge important. Les associations de collectivités dénoncent d’ailleurs régulièrement ce sous-financement : en 2022, Amorce estimait que Citéo ne couvrait via ses éco-contributions que la moitié des coûts réels, soit 825 millions sur 1,6 milliard dépensé, impliquant un reste à charge de 800 millions d’euros [3], directement compensé par les impôts locaux. Le citoyen subit ainsi un mécanisme de « double paiement » : d’abord lors de l’achat en magasin via l’éco-contribution incluse dans le prix des produits, puis via la taxe d’enlèvement des ordures ménagères (TEOM) pour compenser le financement du service.

Ainsi, loin d’un système entièrement assumé par les producteurs, le financement de la gestion des emballages repose encore de manière significative sur les ménages.

Filière REP Emballages ménagers : une ambition forte

L’adoption de la loi AGEC (Anti-gaspillage pour une économie circulaire) en 2020 a fixé un objectif de fin de mise en marché des emballages plastiques à usage unique d’ici 2040. Pour ce faire, le décret « 3R » (Réduction, Réemploi, Recyclage) définit la trajectoire de la filière. Pour la période 2021-2025, des objectifs intermédiaires ont été fixés, notamment une réduction de 20 % des emballages plastiques à usage unique et l’atteinte de 7 % d’emballages ménagers réemployés pour les entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 50 millions d’euros ; 5 % pour un chiffre d’affaires compris entre 20 et 50 millions d’euros. Cette exigence de réemploi est appelée à progresser pour atteindre 10 % en 2027 pour toutes les entreprises, quels que soient leurs chiffres d’affaires. À ce jour, la filière emballages est la seule en France dont le cahier des charges intègre des objectifs obligatoires de réduction des déchets, ce qui en fait la filière la plus encadrée du dispositif.

Pour accompagner ces mutations, les éco-organismes ont désormais l’obligation légale de consacrer 5 % [4] du montant des contributions au développement de solutions de réemploi et de réutilisation des emballages. Ces fonds sont destinés à financer des solutions de réduction à la source et des projets d’éco-conception avant même que l’emballage ne soit produit.

L’atteinte de ces résultats est encouragée par le système d’éco-modulation. Ce mécanisme financier ajuste le montant de la contribution versée par les metteurs en marché via un système de primes et de pénalités. Un emballage bénéficie ainsi par exemple d’une prime pour l’intégration de résines recyclées (PET, PE, PP, PS) ou en en cas d’allègement de son poids. À l’inverse, il subit une pénalité s’il est jugé « perturbateur » pour le recyclage ou s’il appartient à un flux sans filière[5]. Ce « signal-prix » a pour but d’inciter les industriels à concevoir des emballages plus sobres dès leur fabrication.

Une filière sans effet réel en matière de prévention

Dans les faits, les indicateurs de l’ADEME pour 2024 révèlent une dérive du système :

  • L’inflation du jetable : loin de la trajectoire de sobriété attendue, les mises sur le marché des nouveaux emballages et papiers vendus en France ont atteint un sommet critique de 6 344 891 tonnes en 2024. Cela représente une hausse de +2,5 % [6] en un an et, plus globalement, une progression moyenne de +5,7 % [7] pour les emballages ménagers depuis 2020. Le constat est sans appel : la France produit aujourd’hui davantage de déchets qu’au moment du vote de la loi AGEC.
  • Le naufrage du réemploi : alors que la loi AGEC fixait un objectif de 5 % dès 2023, le taux n’a atteint que 1,82 %, avant de reculer à 1,59 % [8] en 2024. Cette contre-performance est d’autant plus préoccupante qu’elle repose en grande partie sur un effet statistique : plus de 70 % [9] des volumes déclarés comme « réemployés » proviennent en réalité des sacs de caisse. Cette spécificité statistique gonfle artificiellement les chiffres globaux et dissimule une absence de mutation réelle sur les autres catégories (bouteilles, vrac, restauration). Avec un volume dérisoire face aux dizaines de milliards d’unités jetables, la filière emballage reste très éloignée de l’objectif de 10 % d’emballages réemployés fixé pour 2027.

Parallèlement, les taux de recyclage sont eux aussi nettement en dessous des objectifs fixés pour l’ensemble de la filière. Le recyclage des emballages papier-carton atteint ainsi 54,5 % en 2024 contre un objectif de 61 %. La situation est encore plus critique pour le plastique [10] : avec un taux de 27,7 % [11] en 2024, il demeure très éloigné de l’objectif européen de 50 % en 2025, ainsi que de l’objectif de 100 % de plastiques recyclés fixé par la loi AGEC pour la même année. Ainsi, l’immense majorité des déchets finit encore majoritairement incinérée ou enfouie.

Ces résultats interrogent sur l’efficacité du système actuel, voire sur la réelle volonté des éco-organismes d’atteindre les objectifs de réduction, de réemploi et de recyclage fixés par la réglementation.

Une filière pilotée – comme toutes les REP – par les metteurs en marché

Pour comprendre ces déséquilibres, il est nécessaire d’observer de plus près qui pilote ces éco-organismes. Comme dans toutes les filières, les éco-organismes sont pilotés par les entreprises qui mettent les produits sur le marché. Citeo, par exemple, est une entreprise privée dont le conseil d’administration regroupe des représentants de grands groupes tels que Nestlé ou L’Oréal. Cette organisation place de fait les producteurs en position de « juge et partie » : ce sont eux qui définissent les orientations stratégiques de la filière, les barèmes des éco-contributions et fixent le niveau des éco-modulations (primes et pénalités) appliqués à leurs propres emballages avant validation en comité de parties prenantes [12].

Ce conflit d’intérêts neutralise l’effet dissuasif du système. En 2024 par exemple, le bilan financier de Citéo révèle que les primes versées pour récompenser certaines pratiques ont atteint 26,5 M€, un montant deux fois supérieur aux pénalités collectées, qui plafonnent à 13,1 M€ [13]. Surtout, ces aides privilégient la communication à la réduction réelle des déchets : le bonus « sensibilisation », accordé pour l’affichage de messages sur le tri sur les emballages, concentre 63 % des tonnages primés, contre seulement 14 % pour le bonus « réduction » [14]. Autrement dit, communiquer sur le tri est aujourd’hui bien plus récompensé que diminuer les volumes d’emballages.

Cette mainmise limite mécaniquement les ambitions de la filière. Alors que le cahier des charges impose de dédier au moins 5 % des contributions au réemploi, Citéo n’y a consacré que 2,16 % en 2024 et Adelphe 2,66 %. Seul Léko atteint l’objectif en accordant 5,43 % des éco-contributions collectées au fonds réemploi [15]. On peut difficilement attendre d’instances pilotées par les metteurs sur le marché qu’elles privilégient réellement des alternatives comme le réemploi ou la consigne, qui entrent en concurrence directe avec leur modèle économique fondé sur l’usage unique.

Le projet REUSE : une réponse minimale à une obligation légale

Présenté par Citéo comme une étape clé pour le réemploi, le projet « ReUse » s’inscrit dans la trajectoire de la loi AGEC, qui fixe un objectif de 10 % d’emballages réemployés d’ici 2027. Pour l’heure, déployé dans quatre régions : Bretagne, Pays de la Loire, Normandie et Hauts-de-France, ce dispositif s’appuie sur une boucle mutualisée de contenants en verre (bouteilles et pots). Il combine trois approches : les formats standardisés dits « R-cœur », les bouteilles « iconiques » propres à certaines marques, et les références du Réseau Vrac et Réemploi (RVR).

Mais une simple analyse du déploiement montre un système sciemment bridé. Dans les 4 régions tests (16 millions d’habitants), Citéo n’a installé que 420 machines de déconsignation [16] pour 350 magasins participants [17]. Le résultat est donc une impossibilité logistique pour le citoyen : on compte seulement un point de retour pour 38 000 habitants.

Ainsi, largement invisibilisé dans des rayons saturés par l’usage unique, le réemploi est traité comme une expérimentation de niche, dont les modalités sont fixées par les producteurs eux-mêmes.

Ce verrouillage de la gouvernance finit par transformer le principe initial du « pollueur-payeur » en un modèle de « pollueur-décideur », où les impératifs financiers des grandes marques entrent en conflit direct avec l’urgence de réduire la pollution à la source.

Sortir du système pollueurs-décideurs

Pour que les filières REP remplissent enfin leurs objectifs de réduction des déchets, Zero Waste France appelle à une refonte profonde de leur fonctionnement. Voici nos propositions : 

[1] ADEME, « Emballages ménagers et papiers graphiques : données 2024 », p. 24.

[2] Art. L. 541-10-18 du Code de l’environnement

[3] Élisabeth Chesnais, « Collecte et tri des emballages ménagers : le ras-le-bol des collectivités locales », UFC-Que Choisir, 1er novembre 2022.

[4] Article L541-10-17 du Code de l’environnement.

[5] Citéo, « Guide des bonus et malus 2023 des emballages ».

[6] ADEME, « Emballages ménagers et papiers graphiques : données 2024 », p. 7.

[7] L’augmentation constatée en 2024 s’explique en partie par l’intégration des emballages mixtes alimentaires (EMA) dans le périmètre de la REP. L’état actuel des données ne permet pas de distinguer la croissance réelle de la consommation de cet élargissement technique du périmètre.

[8] ADEME (2026), « Emballages ménagers et papiers graphiques : données 2024 ». Le taux de 1,59 % est calculé sur la base de 2 166 229 429 unités réemployées déclarées via le système SYDEREP.

[9] Poids des sacs de caisse (« Économats ») dans le réemploi (70,11 %) : Figure 7, p. 15, ADEME, « Emballages ménagers et papiers graphiques : données 2024 ».

[10] ADEME, « Emballages ménagers et papiers graphiques : données 2024 », p. 22.

[12] Comité des parties prenantes : instance consultative obligatoire sans pouvoir décisionnaire (Art. D541-90 C. env.) associant producteurs, gestionnaires de déchets, collectivités et associations pour encadrer le pilotage de l’éco-organisme.

[13] ADEME, « Emballages ménagers et papiers graphiques : données 2024 », p. 25.

[14] ADEME, « Emballages ménagers et papiers graphiques : données 2024 », p. 10.

[15] ADEME, « Emballages ménagers et papiers graphiques : données 2024 », p. 27.

[16] Adeline Haverlant, « Des automates pour collecter bouteilles et flacons », L’Usine Nouvelle, 31 août 2022.  

[17] Adelphe, « Réemploi : rejoignez dès maintenant notre dispositif régional ! », 27 mars 2026.